Tag Archives: Flânerie

enquête de l’été

J’y suis descendue complètement par hasard, c’est-à-dire je ne l’ai pas cherché. J’étais en train de traverser le pont pour prendre un vélo sur l’autre rive puis rentrer chez moi. Elle avait un nom charmant, cette allée. Je me suis demandé si elle portait une histoire. Pourquoi elle a été nommée ainsi. Peut-être c’était un choix arbitraire, et il n’y avait pas de raison. Même s’il y en avait une, elle ne serait qu’un récit inventé par une poignée d’hommes dotés d’une sorte d’autorité qui leur avait permis d’écrire l’Histoire. Autrement, il n’y aurait pas forcément un lien naturel entre le nom d’un lieu et son caractère géographique/social.

Un panneau d’information était placé à l’entrée de la promenade, comme dans tous les sites publics de cette ville, esquissant un portrait du lieu. Il semblait connaître une grande diversité botanique. Et comme si pour expliciter/persuader le visiteur de cette information, des plaquettes étaient attachées aux balustrades à deux côtés de l’allée, mince bande de terre tracée au milieu du fleuve, indiquant les noms des arbres. J’y ai trouvé presque tous les arbres urbains, au moins ceux que j’avais le plus souvent rencontrés. Frêne. Hêtre. Maronnier. Peuplier (qui apprécie la proximité de l’eau). Érable (j’ai pensé au sirop). Noisettier. Chêne. Tilleul (qui renferme plusieurs variétés dont les feuilles ont des formes différentes). Etc. (je vais y retourner pour une enquête plus minutieuse).

Certaines parties de l’allée étaient plus ombragées, là où le feuillage était plus épais, comme une ombrelle. La plupart des bancs au bois placés à deux côtés de l’allée et tournés vers le fleuve étaient occupés, sauf ceux dont la vue était cachée par les arbres dont les branches touffues s’inclinaient sur l’eau. La balustrade fragile à la peinture écaillée m’invitait à me jeter dans l’eau. J’ai considéré le scénario en une seconde. Et si je le faisais vraiment? Cela m’était égal. Dans cet instant-là, ma vie me semblait tellement légère que rien ne me retenait.

J’ai trouvé un savonnier dans un coin formé par le pied imposant et ornée d’un vieux pont. Il s’agit de l’arbre dont le fruit a la forme d’une capsule qui renferme une graine; dans mon vocabulaire: une lanterne-coeur, puisqu’elle va se rougir en hiver. Nous avions repéré plein de savonniers dans la ville — au Jardin des plantes, à côté du pont Sully — mais celui-là, il était uniquement à moi. J’allais lui confier les mots que je ne pouvais pas te dire, l’abîme que je te cachais, les blessures dont je voulais t’épargner, la tendresse que je souhaiterais te montrer, et la nostalgie que j’anticipais. Il serait mon secret, ma lettre jamais envoyée, notre rendez-vous pas encore donné. Peut-être, un jour, le hasard t’y amènerai aussi.

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anonymize this place

The performative aspect of map

Every place has a name on the map, i.e. an administrative identity imposed by a top-down process, and related to a historical narrative. This identity, recognized by all, is the public life of a place. Making a place anonymous does not mean disregarding history, but adding a personal dimension to one’s relationship to the geographical space. It’s about creating a private life for a place, which is unique and boundless. A place has multiple private lives, or interpretations. This process of interpretation decenters the “official” version of History whose legitimacy is only a social construct. It’s about histoires (stories, if you want) with a minuscule and in plural. Such is the beauty of the insignificant and the diverse.

– Work in progress –

Part of my project “De nulle part à nulle part : une méthodologie de la flânerie”

neverland

This is the kind of song that you listen to on a summer night when you feel lonely and the road is yours. You see some stranger’s silhouette that you mistake for somebody you knew. The warm yellow light from the street lamps and the windows is in a perfect contrast with the twilight sky. The moon is a faint spot of light brushed away by a thin veil of cloud. The sun lingers on top of the canopy whose thick and dark shape forms a rampart surrounding the sunflower field, above which the sky opens up like a canvas painted in an oneiric blue, the shade of blue that you’ve only seen in Magritte’s world. You chase the night. You keep going until it absorbs you and you can’t find the way back. Time stands still as the bicycle’s wheels turn around, and time is infinite. For a second, you wish that you were truly alone in this world. That there was no one to miss, that you were one and whole in the uniqueness of your existence, like a prime number.

This is happiness. I could very live like this until the rest of my life, but I’d probably die out of boredom and frustration. Which makes it a happiness. It’s not meant to last. I only love this place because it’s not mine forever, and so it’s mine, in this present moment. Once I realize that, I feel liberated from the burden of anticipated nostalgia. Everything that I’m experiencing right now is precious. That dead trunk on the roadside. Those insects that hit my forehead, my glasses and my mouth (giving me violent kisses). The summer air that smells of smoke, animal’s excrements and fresh leaves. This timeless town untouched by the outside world. It will cease to exist as soon as I step on the train that will take me away from it forever. It will hibernate in a corner of my memory.

I’ve found where I belong in this world. I’ve always known the answer, but never quite understood it. Now I do. In my dreams, there’s only one place that I belong to, but it doesn’t have a name, nor a shape. It takes on different shapes in real life, and so I have to constantly move between places. Because dreams can be eternal in their own territory, but will vanish when hit by reality. I only belong to somewhere as long as it remains my dreamland. As long as it doesn’t last. As long as I don’t belong to it.

I listened to that song on a summer night back many years ago, back in my hometown. I listen to it now, and it instantly brings me back to that night. Or rather, it brings that night here. The past and the present fuse together. I time travel. I am one. I am whole. I am here. I am alive. I am infinitely mine.

“De nulle part à nulle part”: Enquête du printemps

Cette synthèse de rapports a été produite à la suite d’une enquête menée sur une période de 3 mois du mars au mai 2017. Étant donné la spontanéité avec laquelle l’enquêtrice a procédé à sa mission, les dates de début et de fin restent indéterminées. Cette enquête a été conduite dans des lieux divers qui peuvent être tous définis comme “nulle part”. Le projet de l’enquête s’intitule ainsi “De nulle part à nulle part”, dans le plein respect de l’esprit de la flânerie – à la fois une discipline scientifique et une méthodologie émergente.

Mars 2017: Rapport Premier

L’enquêtrice constate que le nombre d’indices repérées empiriquement demeure insuffisant pour confirmer l’arrivée définitive du printemps. Compte tenu de la nature capricieuse du sujet, une perspective “émique”, c’est-à-dire s’appuyant sur la subjectivité de l’observatrice qui devient elle-même le sujet informateur, sera indispensable. Cette approche permettra de recueillir des preuves intangibles telles que le sentiment d’être revitalisé à la vue des boutons floraux, ou l’agitation de l’âme au souffle du vent.

L’enquête se poursuit.

Avril 2017 : Rapport final

L’enquêtrice, atteinte d’une dépendance à la mélancolie hivernale, est incapable de poursuive l’enquête dont la finalité risque de lui causer une violence sentimentale.

L’enquête se termine.

Mai 2017 : Rapport de suivi

Malgré l’annulation du projet, l’enquêtrice, ayant développé un sentiment d’attachement au sujet d’étude, s’obstine dans son observation ce celui-ci, un exercice qu’elle pratique quotidiennement de manière instinctive. D’après les dernières preuves empiriques, le sujet entre actuellement dans la phase d’extinction. Il serait donc souhaitable de reprendre l’enquête dans des conditions nouvelles, en ciblant un autre sujet d’investigation. L’enquêtrice propose, pour l’instant, de définir ce sujet naissant comme “été”.

a walk in the swamp

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an autumn afternoon’s fading warmth
an ephemeral glow on the swamp
the geese sing melancholic notes
flapping their wings along the river
shining golden canebrake.

From Het Bossche Broek, ’s-Hertogenbosch, March ‘17. Photo and translation by me.

  • swamp [ENG] ; broek [NL] : an area of low-lying, waterlogged, uncultivated ground ; a bog or marsh.