rien à foutre

J’entends un chien aboyer. Mais il n’aboie pas comme un chien. Le son me semble “faux”, comme si produit par un être humain. Et pourtant, il est indéniablement un chien. Son discours confirme ce fait (puisqu’il aboie), et en même temps, l’infirme (puisque l’aboiement est invraisemblable). Mais qui suis-je pour nier son identité de chien? Quelle légitimité ai-je pour juger sa production orale inauthentique? Lui seul peut assumer d’être ou de ne pas être un chien. Il n’a pas besoin de ma reconnaissance. Cet instant de doute montre à quel point ma perception du monde est anthropocentrique. Merci chien, même si t’en as rien à foutre.

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sombre

J’ai envie soudain de m’enfermer dans la cave, même si elle évoque une ambiance de thriller, puisque je n’aime pas la lumière et je me sens en sécurité là où elle n’atteint pas. La douceur de l’ombre atténue l’acuité de la lumière. On dit que les plantes tendent vers la lumière car elle apporte la vie, pourquoi ne demande-t-on pas ce qu’elles font dans la nuit? Leur vie n’arrête certainement pas lorsque le soleil se retire. Et puis, au-dessous des arbres, c’est l’obscurité qui règne. Là où on cherche refuge.

gone girl

“What if you woke up one day to find out that I had completely disappeared? What would you do?”

As I asked my friend the question, I visioned the scenario in my head. Somehow, it thrilled me. By disappearing, I did not mean to hurt those who were left behind, or to provoke a search. Nor was it to run away from something. The message was not “Find me”. There was no message. Going missing just for the sake of it.

Then I realized that if we really wanted to vanish – to erase our existence, to fade into oblivion – we could totally do that. But we would need a strong motive that pushes us to that point of extremeness. Because, if not, then who would want to live in utter loneliness? To what extent can we endure an absolutely solitary life – with no occasional concession – or renounce to the need of company, and, ultimately, of existing in someone else’s eyes?

enquête de l’été

J’y suis descendue complètement par hasard, c’est-à-dire je ne l’ai pas cherché. J’étais en train de traverser le pont pour prendre un vélo sur l’autre rive puis rentrer chez moi. Elle avait un nom charmant, cette allée. Je me suis demandé si elle portait une histoire. Pourquoi elle a été nommée ainsi. Peut-être c’était un choix arbitraire, et il n’y avait pas de raison. Même s’il y en avait une, elle ne serait qu’un récit inventé par une poignée d’hommes dotés d’une sorte d’autorité qui leur avait permis d’écrire l’Histoire. Autrement, il n’y aurait pas forcément un lien naturel entre le nom d’un lieu et son caractère géographique/social.

Un panneau d’information était placé à l’entrée de la promenade, comme dans tous les sites publics de cette ville, esquissant un portrait du lieu. Il semblait connaître une grande diversité botanique. Et comme si pour expliciter/persuader le visiteur de cette information, des plaquettes étaient attachées aux balustrades à deux côtés de l’allée, mince bande de terre tracée au milieu du fleuve, indiquant les noms des arbres. J’y ai trouvé presque tous les arbres urbains, au moins ceux que j’avais le plus souvent rencontrés. Frêne. Hêtre. Maronnier. Peuplier (qui apprécie la proximité de l’eau). Érable (j’ai pensé au sirop). Noisettier. Chêne. Tilleul (qui renferme plusieurs variétés dont les feuilles ont des formes différentes). Etc. (je vais y retourner pour une enquête plus minutieuse).

Certaines parties de l’allée étaient plus ombragées, là où le feuillage était plus épais, comme une ombrelle. La plupart des bancs au bois placés à deux côtés de l’allée et tournés vers le fleuve étaient occupés, sauf ceux dont la vue était cachée par les arbres dont les branches touffues s’inclinaient sur l’eau. La balustrade fragile à la peinture écaillée m’invitait à me jeter dans l’eau. J’ai considéré le scénario en une seconde. Et si je le faisais vraiment? Cela m’était égal. Dans cet instant-là, ma vie me semblait tellement légère que rien ne me retenait.

J’ai trouvé un savonnier dans un coin formé par le pied imposant et ornée d’un vieux pont. Il s’agit de l’arbre dont le fruit a la forme d’une capsule qui renferme une graine; dans mon vocabulaire: une lanterne-coeur, puisqu’elle va se rougir en hiver. Nous avions repéré plein de savonniers dans la ville — au Jardin des plantes, à côté du pont Sully — mais celui-là, il était uniquement à moi. J’allais lui confier les mots que je ne pouvais pas te dire, l’abîme que je te cachais, les blessures dont je voulais t’épargner, la tendresse que je souhaiterais te montrer, et la nostalgie que j’anticipais. Il serait mon secret, ma lettre jamais envoyée, notre rendez-vous pas encore donné. Peut-être, un jour, le hasard t’y amènerai aussi.

la fuite

J’utilise un ticket de métro comme marque-page pour le petit roman de Mondiano que je suis en train de lire. Il s’agit d’un “récit d’enquête” – terme utilisé par une amie à moi quand elle me parlait de Mondiano – raconté par plusieurs témoins, dans un langage qui semble si simple et ordinaire, et pourtant chaque mot y est choisi avec beaucoup de justesse. C’est aussi un roman sur Paris, un Paris tel que j’aurais aimé connaître, un Paris qui pourrait très bien être n’importe quelle autre ville, un Paris inscrit dans la mémoire collective de ses habitants de la même manière que les noms des stations de métro. Mais si je dois le décrire en un mot, je dirais: un roman sur la Fuite. Je retrouve dans ce récit ma relation avec les lieux. “Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais”. Cet été, je m’engage moi aussi dans une fuite. J’ai “coupé les ponts”, comme disais Louki, ou Jacqueline, la fugueuse dans le roman. Quand je pense à mes anciens amis, et le fait qu’ils n’ont aucune idée d’où je suis en ce moment, j’ai l’impression de disparaître, d’être effacée de leurs vies. Mes seules traces, ce sont des tickets de métro, qui n’offrent aucune indication géographique ou temporelle sur mes trajets, et surtout, qui ne sont pas nominatifs.

Depuis quelque temps, je suis attirée par l’idée de l’anonymat. Comme rendre les lieux anonymes. Comment ne pas révéler les traces de sa vie. D’abord il faut couper les liens avec des gens, ne plus leur communiquer. Quand l’on cesser d’exister socialement, on n’existera plus du tout, au moins pour les autres. Ensuite, il faut commettre un suicide numérique, ou virtuel, c’est-à-dire s’abstenir de diffuser sa vie personnelle en temps réel pour ne pas se soumettre à la surveillance continue effectuée par la fonction de localisation entre autres. Mais au final, je n’arrive pas à disparaître complètement. Il arrive toujours un moment où je révèle, soir par accident, soit volontairement, quelques détails sur ma vie. Des fois, cela apporte un sentiment de légèreté, d’alléger le fardeau du secret, de ne plus avoir à se cacher et à rester solitaire. Je me demande si au fond, tout fugueur ne souhaite d’être trouvé.

anonymize this place

The performative aspect of map

Every place has a name on the map, i.e. an administrative identity imposed by a top-down process, and related to a historical narrative. This identity, recognized by all, is the public life of a place. Making a place anonymous does not mean disregarding history, but adding a personal dimension to one’s relationship to the geographical space. It’s about creating a private life for a place, which is unique and boundless. A place has multiple private lives, or interpretations. This process of interpretation decenters the “official” version of History whose legitimacy is only a social construct. It’s about histoires (stories, if you want) with a minuscule and in plural. Such is the beauty of the insignificant and the diverse.

– Work in progress –

Part of my project “De nulle part à nulle part : une méthodologie de la flânerie”