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Noir au blanc, blanc au noir

Il y a quelques années, quand j’étais en deuxième année de licence info-com à l’université d’Avignon, notre responsable de licence a décédé du cancer. Un grand maître sévère et juste, dont le caractère incarnait pleinement l’identité de la filière. On l’appréhendait tout en l’admirant profondément.

Le lendemain de sa décès, la classe s’accordait à s’habiller en noir pour lui rendre hommage. C’est à ce moment là que je me suis rendu compte que je n’avais aucun vêtement noir. Mais AUCUN. Comme le noir ne me va pas, je n’achète jamais des vêtements noirs. Dans la vie, on ne pense jamais qu’un jour on en aura besoin pour un deuil.

Puis je me suis souvenue d’une chose. Il était professeur de Communication par images. Pour illustrer le caractère arbitraire du symbolisme des couleurs, il insistait souvent que dans la culture orientale, la couleur du deuil est le blanc, pas le noir. Je me suis alors permis de me présenter en classe dans un chemisier blanc.

Parler de la mort, c’est facile. Les médias le font tous les jours pour vendre l’info. On le fait tous les jours pour alimenter nos conversations. Affronter la mort de quelqu’un qui nous est proche, c’est une autre chose. Affronter le vide que la personne laisse derrière, on ne peut pas mettre de mots là-dessus. De quelle couleur sera l’absence ?

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Nulle part

En cet instant précis, et dans ce car roulant sur l’autoroute, je ne me sens appartenir à nulle part. Je suis incapable de fixer mon esprit à un lieu défini. J’ai envie que la ville que je viens de quitter me manque ; peut-être me manque-t-elle vraiment, au fond, mais je suis devenue si accoutumée aux adieux et à la séparation pour laisser la mélancolie s’emparer de moi de nouveau. Au fait, je n’ai aucune nostalgie ni aucun désir pour un endroit spécifique. Plutôt qu’un vide, il s’agit d’un sentiment d’entre-deux qui, malgré sa nature indéterminée, se concrétise. Plutôt que la tristesse, il s’agit simplement de la pesanteur – une pesanteur du rien, et dans le rien il y a tout ce qui résiste au moulage de la langue, qui existe au seuil de la vie, en quête d’une forme jamais à être trouvée, comme une destination jamais atteinte.

Rapport de stage (1)

Journal de bord – Semaine 2

Chaque journée démarre par une réunion, ou plutôt, deux : celle de l’équipe artistique, suivie de celle de l’équipe globale. Les réunions durent environ de 2 à 3 heures, c’est-à-dire toute la matinée, à l’issue desquelles on remplit l’agenda (imprimé en grand format et collé au mur du bureau) par les post-it “à faire” sans vraiment prendre aucune décision. Tout est soumis à la concertation et à la décision collective de l’équipe organisatrice composée de 4 salariés et de 3 personnes en service civique, autrement dénommées “volontaires”.

Lors de la semaine précédant la soirée d’ouverture du festival, la question la plus urgente et inlassablement débattue concerne la vente de crêpes. Celle-ci se décline en plusieurs problématiques : la recette, les prix, le choix entre sucré et salé – ou plus exactement “la problématique de passer du sucré au salé”, puisque l’association ne dispose que d’une crêpière. En effet, certains membres craignent que les garnitures pour le salé, tel que le fromage, se mêlent à celles pour le sucré et altèrent son goût.

Au début de chaque réunion, la chargée de communication propose (ou impose gentiment) à l’équipe de faire un tour de table “météo”, qui consiste à parler de son état âme, son humeur, son “climat intérieur” de la journée. L’exercice est assez gênant, mais tout le monde y adhère quand même, dans une ambiance bienveillante d’écoute et de compréhension. La plupart constate simplement que “ça va” avec une légère autodérision pour cacher son embarras, ce qui suscite la critique de la maître du jeu qui considère ce moment comme un exercice d’expression de soi et exige aux autres de le prendre au sérieux. D’autres n’hésitent pas à évoquer les épreuves de leurs vies personnelles (rendu de mémoire, décès d’une proche) ; ces confidences sont systématiquement accueillies avec la plus profonde empathie de toute l’équipe, alors réunie par un sentiment d’intimité et de communion d’ordre rituel. La réunion se transforme ainsi en une session de groupe de parole, ce qui peut s’avérer être une solution plus économique pour l’argent public en matière de traitement des troubles de l’humeur en milieu professionnel.

La lueur

Cette année, mon printemps est sombre.

La lumière est absente de mes photos, lesquelles sont submergées dans un bleu foncé opaque. D’une tristesse immense qui m’absorbe.

En automne, lorsque j’apercevais que les jours se sont raccourcis, j’ai pensé à ces paroles dans une chanson qui ne cessait de me hanter :

Dès les premières lueurs d’octobre, 
Oh je sombre.

Je croyais que c’était seulement l’humeur d’hiver. Et pourtant, maintenant que l’été s’approche, je n’ai pas toujours retrouvé ma lumière. Les jours sont de nouveau d’une durée interminable, tandis que mon âme se démène dans l’empire des ténèbres.

Et toi, est-ce que tu m’entends?

Le suicide de Mouchette

Le film Mouchette (Robert Bresson, 1967) se termine par le suicide de la protagoniste. Ce suicide est mis en scène par le réalisateur à la fois comme un acte volontaire exprimant le désir de la héroïne de prendre en main son destin en affirmant le contrôle de son propre corps, et comme un événement produit par le hasard. Au début de cette séquence, Mouchette s’installe au bord d’un étang simplement pour s’évader du monde et peut-être pour jeter un coup d’oeil sur la nouvelle robe de sa mère qu’elle vient d’amener de chez une couturière. Elle déchire la robe par accident : cet événement pourrait être une des raisons la poussant à se suicider afin d’échapper à la punition que les adultes pourraient lui faire subir, mais le spectateur ne peut que pondérer des hypothèses. On est donc en plein “indicible” du cinéma de Bresson, puisqu’il ne nous fournit pas d’explications psychologiques aux actions de son personnage. On entend la cloche de l’église sonner en même temps que l’événement se produit, annonçant une mort imminente.

La séquence du suicide se déroule en trois phases qui correspondent à trois tentatives. Tout d’abord, Mouchette s’allonge par terre et dévale la pente vers l’étang en roulant sur elle-même. À chaque essai, sa descente est montrée en trois plans. Le spectateur la suit d’abord en travelling, en légère contre-plongée, puis la caméra la laisse sortir du cadre et le regard du spectateur se fixe sur un cadre “vide”. Les deux plans qui suivent sont des plans fixes, et, de la même façon, Mouchette traverse le cadre, nous laissant face à un plan fixé sur la terre. Ainsi, Bresson ne montre que des fragments de l’action. À la troisième tentative, Mouchette tombe dans l’eau avant que l’on ne sache. Le suicide s’est effectivement produit.

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Cette mise en scène souligne la part du hasard et d’indétermination dans la mort de Mouchette. Effectivement, elle n’avait pas l’intention de mourir, car après sa première tentative, elle entend un agriculteur s’approcher et essaie de lui faire signe. Toutefois, ce personnage, montré dans un plan général fortement contrasté avec les plans rapprochés sur Mouchette, lui reste distant, tout comme le paysage immobile qui l’entoure. La solitude de l’adolescente se fait donc visiblement ressentir. Abandonnée, elle attente à sa vie dans l’indifférence absolue de l’univers entier. La bande son attire notre attention à la fois sur le silence et sur les bruits distincts produits par le contact de son corps avec l’environnement naturel, soulignant le poids de son existence terrestre. Un corps que, finalement, elle décide de lâcher. On n’assiste pas au moment précis où Mouchette accomplit son suicide, ce qui nous prend par surprise, voire nous choque, et rend le moment encore plus brutal. Un long plan fixe s’attarde sur la surface d’eau qui revient progressivement à l’état de stasis après l’agitation causée par la chute de la fille dans l’étang. Ce plan est suivi par un fondu au noir, une transition appuyée par la continuation de la musique, produisant un moment contemplatif pendant lequel on émet des hypothèses, cherche à expliquer ce qui vient de se passer, et peut-être, attend que Mouchette resurgisse de l’eau, en espérant que tout cela n’est qu’un jeu d’enfant. Bien entendu, elle ne revient pas, et c’est là où on se rend compte du sérieux de son acte et de toute la tristesse qu’il porte.

La vie tient à si peu de choses

J’avais envie d’un café.

J’étais en train de lire un roman sur une femme qui cherchait à mourir. Avant de se suicider, elle s’est donnée trois mois à vivre. Dans les trains.

Je lisais un passage dans lequel elle s’asseyait dans un café devant un carnet vide, en attendant son prochain train, dans une ville anonyme. Elle l’avait voulu à tout prix, ce carnet, et pourtant elle ne savait pas de quoi écrire. L’ambiance de ce café a suscité chez moi une envie subite de caffeine. La lumière chaude, les fenêtres vitrées qui donnaient sur la rue. Être à la fois avec des gens, et séparé d’eux.

Je me suis décidée à sortir pour chercher un café qui ressemblerait à celui dans le roman. J’avais un endroit en tête, mais je ne savais pas où il se situait exactement ni s’il allait me plaire.

Dans le métro, j’avais envie de poser mes lèvres sur la main d’un inconnu, puisque celle-ci, accrochée à une barre, était au niveau de ma bouche. Cela ne m’aurait pas gênée de le faire.

Il faisait froid. Gelant. Glaçant. Je n’ai pas trouvé ma destination initiale. D’ailleurs, il y avait du monde partout. Les gens joyeux et bruyants. Tout ce qui me désespérait.

J’ai fini par aller à la bibliothèque municipale, pour me réchauffer. C’était un dimanche et on y sentait une ambiance presque festive. Ici, on essaie de rendre les bibliothèques moins bibliothèque, et les musées moins musée. Mais que sont-ils au juste ?

J’ai observé des gens : le public était majoritairement enfant et famille. Je me suis rendue compte que j’étais dans l’incapacité d’imaginer autrui. Le sens de la vie des autres m’était obscure, voilée.

Je suis sortie sans savoir où aller. Finalement, me voilà. Puisque j’ai continué à avancer, je ne suis pas revenue en arrière. Peut-être la vie consiste à ça : avancer sans savoir vers où. L’importance est de maintenir ce mouvement en avant.

C’était un peu comme faire du funambulisme. Se tenir équilibre et avancer sur un fil. Si c’est vraiment le cas, la vie tient à si peu de choses.

La bibliothèque allait se fermer. Il me restait encore du temps pour trouver un café. J’en ai trouvé un encore ouvert près de mon arrêt de bus. Mais l’envie s’est évanouie. Au début, le café s’était présenté comme l’objet d’une quête. C’était ce qui m’avait embarquée dans un voyage et m’avait amenée dans des lieux. C’était pour ce café que j’avais continuer. Mais j’avais su que je n’y irais pas, et que c’était seulement un prétexte.

Il faisait déjà nuit. Je n’ai pas toujours eu mon café.

 

L’attente

J’attends mon amie à la sortie du métro. Le vent humide et légèrement glacial traverse mes cheveux. Je m’assieds sur un bord de mur et reprends ma lecture. Il s’agit d’un recueil de nouvelles de Le Clézio, mon auteur préféré. Des “faits divers” transformés en récits poétiques et brûlants sur des vies en fuite. Je m’évade tout de suite vers des terres lointaines, dénudées et abandonnées. Le temps de la lecture rallonge ainsi la “vraie” durée de mon attente.

Depuis que je suis arrivée à P., j’ai appris à lire dans n’importe quel endroit et à n’importe quel moment. Souvent, mes temps de lecture correspondaient à mes temps d’attente. Souvent, j’attendais une seule chose. Et souvent, j’attendais devant les entrées du métro. Alors, aujourd’hui, quand j’attends mon amie, je me sens emportée vers un autre espace-temps (au sens anthropologique du terme), et plus spécifiquement, vers la ville que je viens de quitter. J’ai l’impression d’attendre la même chose que j’ai attendue tant de fois là-bas. Désormais, peu importe où je suis, ce sera mon unique objet d’attente. Et je tarde à quitter le livre des yeux, à mettre fin à mon attente, afin de rester dans cet univers où ce sera toujours toi que je voir arriver lorsque je lève la tête.

Le monde bidimensionnel

Les cartes ont toujours servi d’un outil d’administration. Elles relèvent donc d’un ordre hégémonique. Ce qu’elles représentent, c’est plus le regard humain qui ordonne le monde en dressant les frontières administratives et politiques, qu’une réalité géographique et sociale telle qu’elle est vécue par ceux qui habitent ces territoires.

Outil de conquête pour les uns, les cartes peuvent cependant être un support de rêverie pour les autres: elles permettent aux âmes aventureuses de s’affranchir des limites imposées par leur existence physique. Cet usage poétique et non instrumental, au final, exprime un esprit de résistance au pouvoir que les cartes cherchent à exercer en premier lieu.

– quelques réflexions à l’issue de l’exposition Toulouse en vue(s) (11/09/2015 – 10/01/2016)

Rien à foutre

J’entends un chien aboyer. Mais il n’aboie pas comme un chien. Le son me semble “faux”, comme si produit par un être humain. Et pourtant, il est indéniablement un chien. Son discours confirme ce fait (puisqu’il aboie), et en même temps, l’infirme (puisque l’aboiement est invraisemblable). Mais qui suis-je pour nier son identité de chien? Quelle légitimité ai-je pour juger sa production orale inauthentique? Lui seul peut assumer d’être ou de ne pas être un chien. Il n’a pas besoin de ma reconnaissance. Cet instant de doute montre à quel point ma perception du monde est anthropocentrique. Merci chien, même si t’en as rien à foutre.

Sombre

J’ai soudain envie de m’enfermer dans la cave, même si elle évoque une ambiance de thriller, puisque je n’aime pas la lumière et je me sens en sécurité là où elle n’atteint pas. La douceur de l’ombre atténue l’acuité de la lumière. On dit que les plantes tendent vers la lumière car elle apporte la vie, pourquoi ne demande-t-on pas ce qu’elles font dans la nuit? Leur vie n’arrête certainement pas lorsque le soleil se retire. Et puis, au-dessous des arbres, c’est l’obscurité qui règne. Là où on cherche refuge.