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“De nulle part à nulle part”: Enquête du printemps

Cette synthèse de rapports a été produite à la suite d’une enquête menée sur une période de 3 mois du mars au mai 2017. Étant donné la spontanéité avec laquelle l’enquêtrice a procédé à sa mission, les dates de début et de fin restent indéterminées. Cette enquête a été conduite dans des lieux divers qui peuvent être tous définis comme “nulle part”. Le projet de l’enquête s’intitule ainsi “De nulle part à nulle part”, dans le plein respect de l’esprit de la flânerie – à la fois une discipline scientifique et une méthodologie émergente.

Mars 2017: Rapport Premier

L’enquêtrice constate que le nombre d’indices repérées empiriquement demeure insuffisant pour confirmer l’arrivée définitive du printemps. Compte tenu de la nature capricieuse du sujet, une perspective “émique”, c’est-à-dire s’appuyant sur la subjectivité de l’observatrice qui devient elle-même le sujet informateur, sera indispensable. Cette approche permettra de recueillir des preuves intangibles telles que le sentiment d’être revitalisé à la vue des boutons floraux, ou l’agitation de l’âme au souffle du vent.

L’enquête se poursuit.

Avril 2017 : Rapport final

L’enquêtrice, atteinte d’une dépendance à la mélancolie hivernale, est incapable de poursuive l’enquête dont la finalité risque de lui causer une violence sentimentale.

L’enquête se termine.

Mai 2017 : Rapport de suivi

Malgré l’annulation du projet, l’enquêtrice, ayant développé un sentiment d’attachement au sujet d’étude, s’obstine dans son observation ce celui-ci, un exercice qu’elle pratique quotidiennement de manière instinctive. D’après les dernières preuves empiriques, le sujet entre actuellement dans la phase d’extinction. Il serait donc souhaitable de reprendre l’enquête dans des conditions nouvelles, en ciblant un autre sujet d’investigation. L’enquêtrice propose, pour l’instant, de définir ce sujet naissant comme “été”.

l’heure bleu

Lorsque je me lève les yeux du livre, la lumière est en train de s’écouler par la fenêtre comme un ruisseau bleu infini. Même l’air est teinté en bleu, tel que de l’encre. J’aspire cet air liquide comme si je l’injecte dans mes veines. J’ignore s’il s’agit de ma tristesse qui s’extériorise et s’empare de l’espace, ou si le monde physique, subissant d’une réaction affective quelconque, s’est métamorphosé en une substance intangible que j’assimile, et qui me consomme.

l’hiver est un long sommeil

Quand je me suis levée ce matin, ma vision était remplie d’un blanc éblouissant. Perçant, même, presque anesthésiant. Le ciel opaque et grisâtre prenait de la pesanteur, alors que la terre, blanchissante de neige, devenait si légère qu’elle s’élevait. Le monde se mettait ainsi à l’envers. Le blanc correspondait à l’intensité lumineuse maximale, face à laquelle j’étais aussi aveugle que dans l’obscurité totale. Je ne voyais plus rien, tout comme je ne sentais plus rien avec le nez bouché par l’air glacé. Et s’il n’y avait plus rien, ni forme ni couleur, ni odorat ni goût, la vie elle-même disparaissait. Tout extrême tue.

J’ai pensé que si l’éphémère avait une forme, ce serait la neige. Du flocon tombant jusqu’à la couche fondant, la beauté de la neige réside dans l’instant. Il s’agit simplement de l’eau qui se transforme d’un état à l’autre. La neige est plus un mouvement qu’une substance fixe et définie. Elle défie tout effort de la saisir et de la conserver. Elle est ambiante et omniprésente.

Mais aujourd’hui, la neige est devenue l’éternel. Le manteau de neige revêtant l’herbe a refusé de partir. La température négative a maintenu l’eau cristallisée qui était censée de s’évaporer. La légèreté est devenue la pesanteur. Comme si le temps, le paysage, moi-même, tout a été bloqué, de la même manière que les feuilles emprisonnées sous la surface gelée des lacs. L’éternel n’est pas un mouvement à l’infini. L’éternel est un arrêt, un instant figé pour toujours.

J’en suis venu à penser que la solitude prenait bien plusieurs formes. Aujourd’hui, elle était constituée d’un blanc impérissable. Elle pourrait prendre des formes plus concrètes, comme le gobelet de café brûlant qui réchauffait mes mains étourdies et que j’ai siroté en observant les gens depuis le pont de passage menant à la bibliothèque de l’université, lors d’une pause entre les lectures. Mon monde est peuplé de mots, de feuilles noircis de caractères qui sont insufflés de plus de vie que les êtres humains vivants. Puis, quand j’ai regardé par la fenêtre de la cafétéria – un espace spacieux, lumineux, vitré et complètement vide à l’heure où j’étais – j’ai pensé que cette vie m’allait très bien. L’attachement est né de la familiarité, et qu’est-ce que la familiarité si ce n’est pas les habitudes. Il suffira de créer les habitudes moi-même, partagées avec personne autre. Comme ces promenades interminables dans la nature qui entoure mon université, les mêmes coins qui offrent néanmoins une vue nouvelle à chaque fois que je leur rends visite. Il me semble étrange de réclamer la possession de tout ce qui appartient à ce lieu – l’université, la ville – puisque je devrai bientôt tout quitter.

Je suis toujours prise entre deux états – être là et être nulle part, en dehors de ce monde matériel et de ce temps linéaire qui régit les activités des autres. Il s’agit moins d’une rupture physique qu’un état mental, ou plutôt c’est ma pensée qui façonne le monde extérieur. Bien sûr que ça se passe dans ma tête, mais il n’y a pas de raison pour que ça soit moins vrai. Parfois, c’est la seule réalité que l’on connaisse.

La givre déposée sur l’herbe scintille dans la nuit comme les étoiles terrestres.

L’utilité et le sens

J’ai 21 ans, enfin, bientôt. Le samedi soir, je reste chez moi. Dans ma chambre, enveloppée d’un pull, une écharpe autour du cou. Mon corps sent l’huile essentielle. Je suis malade – atteinte d’un rhume, ou d’une grippe. Nez bouché, corps fatigué, mal à la gorge, légère fièvre (qui pourrait être imaginaire).

Ceci est mon énième tentative de réflexion sur soi. Malheureusement, mon cerveau refuse de fonctionner à cause de l’état fragile de ma santé. En ce moment, je n’ai envie de rien faire. Prise d’une lassitude profonde, je ne trouve aucune motivation à effectuer une activité physique (manuelle) ou intellectuelle. Et pourtant, je me sens pressée, presque obligée de faire quelque chose d’utile. Ah, « utile », cette obsession de l’homme moderne ! Selon l’un des pragmatistes américains, une chose n’existe que si elle est utile. L’utilité d’une chose détermine son existence. Cela s’applique par la suite à l’homme, car l’homme est fait d’idées, et une idée, c’est une chose. « A quoi est-ce je sers ? », demande Samuel Beckett. Je le cite parce que la phrase m’a marquée, d’ailleurs c’est la seule réplique dans la pièce de théâtre En attendant Gogo que je connaisse. En fait, toute ma connaissance de Beckett se résume à cette question, mais je pense que cela suffit.

Servir à quelque chose, est-ce que l’équivalence d’avoir du sens ? Ou plutôt le contraire ? Le sens est subjectif, alors que l’utilité est objective, observable et mesurable. En insistant sur le sens, on accorde l’importance au sujet et au monde intérieur, tandis que l’utilité renvoie à la place du sujet dans le système et à ses relations aux autres. Cela me ramène à mon problème énoncé au-dessus. Je voulais faire quelque chose d’utile, mais utile pour qui, et pour quoi ? Je ne saurais pas répondre. Peut-être pour moi, mais alors, si je suis bénéficiaire de mon action, pourquoi ne suis-je pas motivée à agir ?

Affaire à suivre.

La detox mentale

Depuis l’arrivée de l’été, je croise souvent le mot “detox”. Il semble pouvoir s’appliquer à toute situation. Peut-être parce que c’est la saison, et que c’est un peu à la mode, cette pratique alimentaire visant le bien-être physique et mental, mais qui est, à mes yeux et sans généraliser, aussi consommatrice qu’un voyage évasif flirtant avec les îles tropicales paradisiaques.

Comme toute cible de la communication indifférenciée des médias de masse (autre façon de dire que je lis consciencieusement le quotidien gratuit distribué à l’entrée des métros pour m’équiper des références culturelles communes et me former à être citoyen éclairé du monde civilisé), je ne m’échappe pas à la tendance. Mon cerveau est intoxiqué de la detox. A tel point que je vois dans la lecture une qualité détoxifiante importante. En effet, la lecture ne purifie-t-elle pas l’esprit et le coeur? C’est un repas fait maison, cuisiné avec soin et patience et que l’on savoure doucement, contrairement aux contenus fast-food sur les réseaux sociaux.

Mon livre préféré de tout temps est L’ami retrouvé de Fred Uhlman (Reunion en anglais, version originale). Jamais dans ma vie ai-je lu et lirai je une histoire sur la Seconde Guerre, le Troisième Reich et le Shoah racontée avec tant de tendresse et de poésie. De plus, c’est un roman plutôt court, un novella, écrit avec beaucoup de simplicité sans manquer d’intensité et de descriptions très justes et détaillées. L’auteur est un peintre ; j’ai l’impression qu’il n’a pas écrit cette histoire, mais l’a tracée par un pinceaux.

La relecture de ce petit roman m’a ramené à la vie. Puis, il y a une semaine, j’ai trouvé un autre roman du même auteur, qui raconte la même histoire mais sous le point de vue d’un autre personnage – l’ami du protagoniste. Mon bonheur est complet. C’est mon “ami retrouvé”.

Cette retrouvailles fortuite me conduit à penser que les livres sont comme des amis. Certains te rendent accroché, d’autres refusent de te laisser entrer, ou c’est toi qui refuses de les appréhender. Et c’est souvent par destin que tu rencontres tes livres préférés, les meilleurs selon toi, qui deviennent tes compagnons d’âmes. Les voilà dans une librairie, perdus au milieu de mille autre livres, peut-être plus prestigieux, plus appréciés, mais toi, par ta sensibilité et l’intuition d’un lien prédestiné, tu vas tout de suite repérer ceux-là et eux seuls, comme s’ils t’attendent depuis toujours, comme si c’est pour toi qu’ils sont là, à ce moment-là, et que ce sentiment est réciproque. Tu vas t’abreuver de leurs mots, non de manière consommatrice, mais à la manière d’une terre desséchée qui se réjouit de l’arrivée d’un ruisseau à l’eau saine et rafraîchissante. Ces livres sont des perles rares qui n’ont de valeur qu’à tes yeux, comme tes amis les plus chers. T’as l’impression d’être le seul à voir leur beauté, et parfois tu te sens frustrée de ne pas pouvoir la faire comprendre aux autres. Mais en même temps, tu te rends compte que peut-être ta présence dans ce monde est vouée à quelque chose, et que finalement tu n’es pas ici pour rien, puisque t’as été trouvé par eux et que sans toi, ils ne seraient pas trouvés eux non plus.

Fred Uhlman arrache mes défenses et me rend vulnérable en exposant lui-même sa vulnérabilité. Je pense c’est ce qui fait un bon livre. Que ses mots soient honnêtes, qu’il y ait une vulnérabilité mutuelle.

Passion simple

Je t’aurai appelée, bonjour, ça va. Et puis quoi?

Passion simple, Annie Ernaux.

Je viens de finir la lecture du roman Passion simple d’Annie Ernaux. Je suis accrochée et en même temps, fiévreuse, impatiente de me dégager de l’histoire, à cause des émotions intenses qu’elle suscite.

Ce que j’ai vécue depuis quelque temps, que j’ai pensé être un vide, est aussi le pesanteur qui a torturé l’âme de la narratrice.

C’est comme cette ville d’Avignon pendant les jours de mistral. Un coquillage vide rempli par des rafales turbulentes, sa seule source de vitalité.

Comment définir une femme amoureuse? Une femme qui aime un homme est une femme qui attend un homme. L’attente perpétuelle fait subsister le désir. La plénitude du coeur ne peut être atteinte que par l’épreuve du manque. Le bonheur est momentanée, tandis que la souffrance de l’absence persiste.

Je survis pour le jour où je te retrouve. Je survis pour que je puisse vivre un jour. Ne pense pas que c’est pour toi. Ne prétends pas que je suis subordonnée à ma passion dévorante dont tu es le déclencheur. C’est un choix délibéré de satisfaire à mon manque. L’égoïsme n’est plus ton apanage, j’en suis aussi capable.