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Le suicide de Mouchette

Le film Mouchette (Robert Bresson, 1967) se termine par le suicide de la protagoniste. Ce suicide est mis en scène par le réalisateur à la fois comme un acte volontaire exprimant le désir de la héroïne de prendre en main son destin en affirmant le contrôle de son propre corps, et comme un événement produit par le hasard. Au début de cette séquence, Mouchette s’installe au bord d’un étang simplement pour s’évader du monde et peut-être pour jeter un coup d’oeil sur la nouvelle robe de sa mère qu’elle vient d’amener de chez une couturière. Elle déchire la robe par accident : cet événement pourrait être une des raisons la poussant à se suicider afin d’échapper à la punition que les adultes pourraient lui faire subir, mais le spectateur ne peut que pondérer des hypothèses. On est donc en plein “indicible” du cinéma de Bresson, puisqu’il ne nous fournit pas d’explications psychologiques aux actions de son personnage. On entend la cloche de l’église sonner en même temps que l’événement se produit, annonçant une mort imminente.

La séquence du suicide se déroule en trois phases qui correspondent à trois tentatives. Tout d’abord, Mouchette s’allonge par terre et dévale la pente vers l’étang en roulant sur elle-même. À chaque essai, sa descente est montrée en trois plans. Le spectateur la suit d’abord en travelling, en légère contre-plongée, puis la caméra la laisse sortir du cadre et le regard du spectateur se fixe sur un cadre “vide”. Les deux plans qui suivent sont des plans fixes, et, de la même façon, Mouchette traverse le cadre, nous laissant face à un plan fixé sur la terre. Ainsi, Bresson ne montre que des fragments de l’action. À la troisième tentative, Mouchette tombe dans l’eau avant que l’on ne sache. Le suicide s’est effectivement produit.

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Cette mise en scène souligne la part du hasard et d’indétermination dans la mort de Mouchette. Effectivement, elle n’avait pas l’intention de mourir, car après sa première tentative, elle entend un agriculteur s’approcher et essaie de lui faire signe. Toutefois, ce personnage, montré dans un plan général fortement contrasté avec les plans rapprochés sur Mouchette, lui reste distant, tout comme le paysage immobile qui l’entoure. La solitude de l’adolescente se fait donc visiblement ressentir. Abandonnée, elle attente à sa vie dans l’indifférence absolue de l’univers entier. La bande son attire notre attention à la fois sur le silence et sur les bruits distincts produits par le contact de son corps avec l’environnement naturel, soulignant le poids de son existence terrestre. Un corps que, finalement, elle décide de lâcher. On n’assiste pas au moment précis où Mouchette accomplit son suicide, ce qui nous prend par surprise, voire nous choque, et rend le moment encore plus brutal. Un long plan fixe s’attarde sur la surface d’eau qui revient progressivement à l’état de stasis après l’agitation causée par la chute de la fille dans l’étang. Ce plan est suivi par un fondu au noir, une transition appuyée par la continuation de la musique, produisant un moment contemplatif pendant lequel on émet des hypothèses, cherche à expliquer ce qui vient de se passer, et peut-être, attend que Mouchette resurgisse de l’eau, en espérant que tout cela n’est qu’un jeu d’enfant. Bien entendu, elle ne revient pas, et c’est là où on se rend compte du sérieux de son acte et de toute la tristesse qu’il porte.

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