l’hiver est un long sommeil

Quand je me suis levée ce matin, ma vision était remplie d’un blanc éblouissant. Perçant, même, presque anesthésiant. Le ciel opaque et grisâtre prenait de la pesanteur, alors que la terre, blanchissante de neige, devenait si légère qu’elle s’élevait. Le monde se mettait ainsi à l’envers. Le blanc correspondait à l’intensité lumineuse maximale, face à laquelle j’étais aussi aveugle que dans l’obscurité totale. Je ne voyais plus rien, tout comme je ne sentais plus rien avec le nez bouché par l’air glacé. Et s’il n’y avait plus rien, ni forme ni couleur, ni odorat ni goût, la vie elle-même disparaissait. Tout extrême tue.

J’ai pensé que si l’éphémère avait une forme, ce serait la neige. Du flocon tombant jusqu’à la couche fondant, la beauté de la neige réside dans l’instant. Il s’agit simplement de l’eau qui se transforme d’un état à l’autre. La neige est plus un mouvement qu’une substance fixe et définie. Elle défie tout effort de la saisir et de la conserver. Elle est ambiante et omniprésente.

Mais aujourd’hui, la neige est devenue l’éternel. Le manteau de neige revêtant l’herbe a refusé de partir. La température négative a maintenu l’eau cristallisée qui était censée de s’évaporer. La légèreté est devenue la pesanteur. Comme si le temps, le paysage, moi-même, tout a été bloqué, de la même manière que les feuilles emprisonnées sous la surface gelée des lacs. L’éternel n’est pas un mouvement à l’infini. L’éternel est un arrêt, un instant figé pour toujours.

J’en suis venu à penser que la solitude prenait bien plusieurs formes. Aujourd’hui, elle était constituée d’un blanc impérissable. Elle pourrait prendre des formes plus concrètes, comme le gobelet de café brûlant qui réchauffait mes mains étourdies et que j’ai siroté en observant les gens depuis le pont de passage menant à la bibliothèque de l’université, lors d’une pause entre les lectures. Mon monde est peuplé de mots, de feuilles noircis de caractères qui sont insufflés de plus de vie que les êtres humains vivants. Puis, quand j’ai regardé par la fenêtre de la cafétéria – un espace spacieux, lumineux, vitré et complètement vide à l’heure où j’étais – j’ai pensé que cette vie m’allait très bien. L’attachement est né de la familiarité, et qu’est-ce que la familiarité si ce n’est pas les habitudes. Il suffira de créer les habitudes moi-même, partagées avec personne autre. Comme ces promenades interminables dans la nature qui entoure mon université, les mêmes coins qui offrent néanmoins une vue nouvelle à chaque fois que je leur rends visite. Il me semble étrange de réclamer la possession de tout ce qui appartient à ce lieu – l’université, la ville – puisque je devrai bientôt tout quitter.

Je suis toujours prise entre deux états – être là et être nulle part, en dehors de ce monde matériel et de ce temps linéaire qui régit les activités des autres. Il s’agit moins d’une rupture physique qu’un état mental, ou plutôt c’est ma pensée qui façonne le monde extérieur. Bien sûr que ça se passe dans ma tête, mais il n’y a pas de raison pour que ça soit moins vrai. Parfois, c’est la seule réalité que l’on connaisse.

La givre déposée sur l’herbe scintille dans la nuit comme les étoiles terrestres.

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